Le Kata-Sarbacana

« Tirer avec la technique améliore le tir, mais tirer avec l'esprit améliore l'homme. »(Esprit du Kyudo... esprit du Sarbacana)

Dans le même temps où nos gestes se déplacent très lentement dans l'espace extérieur pour servir la sarbacane, ces même gestes se déplacent dans les espaces internes pour servir la conscience.

Nous utilisons les enchaînements gestuels de manipulation de la voile (nom donné à nos flèches) et de la sarbacane comme tremplin pour assouplir la perception que nous avons de notre schéma existentiel, et ouvrir notre vacuité.

L'eau de la rivière qui s'écoule dans un creux manifeste deux rives, là où il n'y a qu'un seul territoire. Les mains jointes sont entrouvertes, un échantillon de vide s'écoule entre nos mains... Pourtant nous les ressentons comme jointives, reliées par ce vide. Deux mains, deux rives, une seule conscience.

Toujours dans le même espace d'attention, les yeux percevant le plus vaste possible... au centre, les mains jointes offrent le ressenti de la verticalité, et, dans le même temps, la vision de la sarbacane jusqu’à ses deux extrémités procure l'horizontalité.

"Verticalité/horizontalité", une seule et même présence, une seule et même respiration.

Là-bas", au centre du monde, la Cible. "Ici", au centre du monde, le Souffleur.

Afin que ces "deux centres du monde" ne fassent plus qu'un, plusieurs attitudes d'esprit sont possibles. Il serait vain de les détailler pour ceux qui n'en ont pas fait l'expérience. Disons que la plupart consistent à trouver un centrage en soi-même mais, là aussi, différents types de centrages peuvent être expérimentés.

Nous verrons que le centrage induit dans la pratique de la Voie du Sarbacana est le résultat d'une parfaite coordination psychophysique entre nos latéralités : droite/gauche - haut/bas - devant/derrière - dedans/dehors - ici/là-bas... mais aussi objet/sujet - passé/futur... la réalisation du "juste milieu" par-delà nos dualités [1] . La sarbacane sortant de la bouche est naturellement dans l'axe de notre corps.

Viser avec son centre ne consiste pas à le pointer mais à l'ouvrir grand.

Ceci se manifeste aussi dans notre posture face à la cible. En effet, afin de développer l'assouplissement et l'intégration de notre bilatéralisation, nous réalisons nos volées de flèches (deux fois trois flèches, plus une) en présentant, alternativement, notre sarbacane comme un droitier puis comme un gaucher et c'est seulement la septième flèche qui est soufflée dans une posture présentant la totalité du corps parfaitement face à la cible.

La force de centrage qu'induit cette gymnastique cérébrale, la plénitude que procure la réalisation de cette bilatéralisation de la visée sont telles qu'il est surprenant que nombre des disciplines sportives de visées, tant à l'arc qu'avec des armes à feu ou frappes de balles, visent presque toujours en utilisant le même côté du corps. Cristallisant leur visée sur une moitié de leur présence. Se faisant borgne, amputant leur bilatéralité afin d'obtenir cette plus rapide centration que procure une focalisation obtenue par alignement unilatéral.

Si cette attitude peut se justifier dans l'urgence de la survie, par contre elle me semble absurde dans le cadre d'une discipline sportive d'épanouissement, où l'on doit pouvoir, tout au contraire, se réaliser en totalité.

LA 7ème flèche

Après avoir réalisé la première volée de trois flèches la sarbacane présentée comme un droitier, puis trois autres flèches comme un gaucher, le cycle du kata se boucle sur une septième flèche soufflée le corps parfaitement face à la cible. Dans cette posture totalement symétrique, la sarbacane qui sort de la bouche se trouve très exactement au milieu de notre bilatéralité, exactement dans l'axe vertical du corps. (Alors, plus que jamais, la sarbacane est ressentie comme un prolongement de soi.)

L'exploration de cette présence axiale va être dynamisée par les deux informations antagonistes et simultanées que nous proposent nos mains: en effet pour maintenir la sarbacane par son extrémité, l'une de nos mains doit pousser vers le bas tandis que l'autre pousse vers le haut. Ce "modèle" de ressenti va être irradié à tout notre schéma corporel, de la base jusqu'au sommet de la tête.

« Pousser vers le ciel / pousser vers la terre »Une seule et même conscience, une seule et même expiration.

Tous les aspects de la posture sont présents à la conscience, les parties immobiles du corps sont éclairées d'autant d'attention que les parties en mouvement. Nous participons-assistons à tout ce qui bouge et, dans le même temps, assistons-participons de tout ce qui est immobile. Immobilité et en mouvement, absolument au même instant.

Synthèse de volonté et d'abandon, méditation et action totalement liées, lâcher prise et prise de décision ne font plus qu'un.

Cela étant, l'espace de conscience de cette cérémonie du "jet-de-souffle" va concerner et impliquer ceux qui y assistent autant que le souffleur Sarbacana (Sarbacanaka).